En plein coeur d'Aneho, a quelques rues de la lagune, se dresse un ensemble architectural qui ne ressemble a rien d'autre sur la cote togolaise. Des maisons a etage aux facades colorees, aux balcons de fer forge et aux portes sculptees de motifs geometriques. Ce quartier, c'est le Porto-Seguro d'Aneho — le quartier afro-bresilien, temoignage vivant de l'histoire des Agoudas.
Les Agoudas sont les descendants d'anciens esclaves africains deportes au Bresil et revenus s'installer sur la cote ouest-africaine au XIXe siecle. A leur retour, ils ont apporte avec eux une langue, le portugais bresilien, une religion, le catholicisme, et surtout un style architectural unique qui a profondement marque le paysage urbain de Petit Popo. En se promenant aujourd'hui dans les ruelles du quartier, on entend encore parfois des bribes de portugais mele au mina, on sent l'odeur du pain de mais cuit dans les cours, on apercoit des statuettes de saints catholiques posees a cote d'autels vaudou — un metissage qui raconte toute l'histoire de ce lieu.
Le retour des Agoudas
L'histoire commence vers 1830, quand les premiers affranchis bresiliens commencent a revenir sur la cote guineenne. La plupart sont originaires de Bahia, dans le nord-est du Bresil. Ils parlent portugais, pratiquent un catholicisme teinte de traditions africaines, et exercent des metiers qualifies : macons, charpentiers, tailleurs, commercants. Leur arrivee transforme Aneho.
Les Agoudas ne sont pas des etrangers. Beaucoup retrouvent des parents eloignes, reconnaissent des lignages. Ils s'integrent rapidement a la societe guin tout en conservant leur specificite culturelle. Le quartier qu'ils batissent devient le centre economique de la ville, avec ses boutiques, ses ateliers et ses entrepots. Les Agoudas apportent avec eux des techniques de construction inconnues dans la region : la maconnerie de briques cuites, la charpente de bois dur, la serrurerie decorative.
Une architecture unique
Les maisons agoudas sont immediatement reconnaissables. Construites sur deux niveaux — une rarete dans l'architecture traditionnelle de la region, ou les habitations sont generalement de plain-pied — elles presentent des facades symetriques, souvent peintes en ocre, bleu ou jaune. Les balcons en fer forge, importes du Bresil ou fabriques localement sur des modeles bresiliens, donnent sur la rue. Les fenetres sont encadrees de moulures en stuc. Les portes d'entree, massives, en bois dur, sont ornees de motifs sculptes : rosaces, croix, figures geometriques.
L'interieur est organise autour d'un patio central, selon le modele des maisons coloniales bresiliennes. Les pieces de reception donnent sur la rue, les chambres sur le patio. Cette disposition permet de gerer la chaleur tout en preservant l'intimite familiale. Les murs epais, en briques de terre cuite, gardent la fraicheur pendant la journee et restituent la chaleur la nuit. Les plafonds sont hauts, souvent a plus de quatre metres, pour laisser l'air chaud monter.
Les grandes familles agoudas
Les familles Olympio, de Souza et d'Almeida sont les plus connues des Agoudas d'Aneho. Leurs ancetres, revenus du Bresil au XIXe siecle, ont bati le quartier et fonde des dynasties qui ont marque l'histoire du Togo. La maison des Olympio, dans le coeur du quartier, est l'une des plus belles de la ville. C'est ici que grandit Sylvanus Olympio, le futur premier president du Togo independant, entoure des recits de ses ancetres et de l'effervescence commerciale du quartier.
Les de Souza, autre grande famille agouda, ont laisse leur nom a plusieurs rues et places d'Aneho. Leur maison familiale, reconnaissable a sa facade bleu paon, abrite aujourd'hui une petite collection d'objets et de photographies qui retracent l'histoire de la famille et du quartier. Les visites sont possibles sur demande.
Un patrimoine menace
Aujourd'hui, le quartier afro-bresilien d'Aneho est menace. L'erosion cotiere grignote le littoral, et certaines maisons parmi les plus proches de la mer sont deja fragilisees. L'absence de classement patrimonial expose les batiments a la demolition ou a la transformation sauvage. Plusieurs maisons historiques ont deja disparu, remplacees par des constructions en beton sans ame qui rompent l'harmonie du quartier.
Des initiatives de preservation sont en cours. L'ONG Agbo-Zegue, soutenue par des partenaires internationaux, recense les batiments historiques et sensibilise les proprietaires a la valeur de leur patrimoine. Des projets de classement au patrimoine national sont a l'etude. Le quartier est l'un des derniers temoins de cette architecture afro-bresilienne qui a autrefois borde toute la cote, de Lagos a Ouidah. Sa preservation est un enjeu culturel et touristique majeur pour Aneho.
Visiter le quartier
Le quartier afro-bresilien se visite a pied, idealement tot le matin ou en fin d'apres-midi quand la lumiere caresse les facades colorees. Prenez le temps de lever les yeux vers les balcons, d'observer les portes sculptees, de sentir l'atmosphere des ruelles ou les enfants jouent et les anciens discutent sur le pas des portes. Un guide local peut vous raconter l'histoire de chaque maison, de chaque famille. Notre conciergerie propose des visites guidees du quartier, avec acces a certaines cours interieures et rencontre avec des residents.