Pour saisir l'âme d'Aného, il ne suffit pas de déambuler dans ses ruelles coloniales. Il faut se tourner vers l'eau. La lagune qui ceinture la ville et s'élargit jusqu'au lac Togo n'est pas seulement un sublime miroir reflétant les palmiers ; c'est une usine à ciel ouvert, une autoroute aquatique, et le garde-manger de toute une population. Les métiers de la lagune racontent une histoire d'ingéniosité, de force physique et d'une coexistence millénaire avec l'estuaire du Mono.
Des premières lueurs de l'aube jusqu'à la tombée de la nuit étoilée, la surface de l'eau s'anime d'un ballet ininterrompu. Plongeons dans le quotidien de ces travailleurs de l'ombre qui font battre l'économie d'Aného.
La lagune, véritable cœur économique de la ville
Là où la terre se montre parfois ingrate, l'eau offre ses richesses. La configuration hydrographique exceptionnelle d'Aného, prise en étau entre l'océan Atlantique tumultueux et le vaste réseau lagunaire calme, a naturellement orienté ses habitants vers l'exploitation halieutique et fluviale.
Un écosystème nourricier fragile
Cet écosystème est un miracle biologique : l'eau saumâtre, mélange d'eau douce venue des fleuves et d'eau salée de la mer, offre un milieu de reproduction idéal pour de nombreuses espèces de poissons et de crustacés. Cependant, c'est un équilibre précaire que les artisans de la lagune doivent respecter pour assurer leur survie quotidienne.
Les pêcheurs : Gardiens des techniques traditionnelles
Le métier de pêcheur en lagune se transmet de père en fils. Sur l'eau plate, contrairement à la mer agitée, le silence est de rigueur et la technique doit être d'une précision chirurgicale.
Le lancer de l'épervier et l'art des nasses
Les techniques utilisées sur le lac et la lagune sont adaptées à des eaux peu profondes :
- L'épervier (le Xɔnu) : Un immense filet circulaire plombé sur les bords. Le pêcheur, debout en équilibre précaire sur sa pirogue étroite, lance le filet d'un geste circulaire parfait. Il se déploie comme un parachute avant de couler rapidement, emprisonnant tilapias, capitaines et carpes.
- La nasse (Akaya) : Fabriquée en branches de palmier tressées, elle est posée au fond de l'eau avec un appât. Le poisson y entre mais ne peut plus en sortir.
- La pêche à l'acadja : Une méthode ancestrale consistant à planter des branchages feuillus dans la lagune pour créer un habitat artificiel où les poissons viennent se reproduire, avant d'être encerclés par un filet quelques mois plus tard.
Le rôle crucial des femmes transformatrices
Si les hommes capturent le poisson, ce sont les femmes qui le transforment en or. Sans l'intervention experte des femmes transformatrices, le poisson pêché sous la chaleur tropicale pourrirait en quelques heures.
Le fumage du poisson : Un savoir-faire ancestral
Dans les quartiers côtiers, l'odeur caractéristique de la sciure de bois brûlée annonce la présence des fours de fumage. Le processus est rude et exigeant :
- Le nettoyage et salage : Les poissons sont écaillés, vidés et trempés dans la saumure.
- L'agencement sur les claies : Disposés en rond sur de grands grillages métalliques posés sur des fours en banco (terre battue).
- Le fumage lent : Maintenir un feu couvant, sans flamme, avec des écorces de noix de coco et de la sciure pour fumer le poisson à cœur pendant plusieurs heures, lui donnant cette couleur dorée à cuivrée.
La vente et le contrôle du marché
Le marché central d'Aného résonne des négociations énergiques de ces femmes, que l'on appelle souvent les "Nana Benz" de la lagune. Elles détiennent le véritable pouvoir économique de la filière, finançant parfois elles-mêmes l'achat des filets ou des moteurs pour les pêcheurs, instaurant ainsi un partenariat commercial indissoluble.
Les passeurs et piroguiers : Les maîtres de l'eau
Avant la construction des ponts modernes, et encore aujourd'hui dans de nombreux villages excentrés, la pirogue reste le seul moyen de franchir la lagune ou de transporter des marchandises lourdes.
Relier les rives et transporter les marchandises
Le métier de piroguier (ou passeur) est une nécessité publique. Ces hommes musclés manient avec adresse une longue perche de bambou pour pousser leurs lourdes pirogues taillées dans un tronc de fromager massif.
- Le transport de personnes : Des écoliers en uniforme rejoignant la rive opposée, aux marchandes avec leurs lourdes bassines sur la tête.
- Le fret de matériaux : Transport de gravier, de sable dragué au fond du fleuve, ou de bois de chauffe vers le marché.
- Le tourisme lent : De plus en plus de piroguiers se reconvertissent pour offrir des balades silencieuses et écologiques aux voyageurs curieux de découvrir la mangrove et les îles environnantes.
Tous ces métiers forment la trame d'une société solidaire et laborieuse, qui, jour après jour, écrit la vibrante histoire contemporaine d'Aného au rythme clapotant des pagaies.