La cote qui s'etend de l'embouchure de la Volta a celle du Mono a porte, pendant pres de trois siecles, un nom qui glace le sang : la Cote des Esclaves. Aneho, alors Petit Popo, fut l'un des points de depart de ce commerce qui arracha des millions d'Africains a leur terre. Aujourd'hui, la ville vit avec cette memoire. Elle ne la cache pas. Elle ne l'exhibe pas non plus. Elle la porte comme on porte une cicatrice : avec la dignite de ceux qui ont survecu.
Une geographie du passage
Petit Popo occupait une position strategique sur la cote du Golfe de Guinee. A mi-chemin entre les comptoirs fortifies d'Elmina et de Cape Coast a l'ouest et le royaume d'Abomey a l'est, la ville etait une escale naturelle pour les navires negriers qui remontaient la cote depuis le Bresil, les Caraibes ou directement d'Europe. La lagune offrait un abri aux embarcations. Les rois locaux controlaient l'acces aux routes commerciales de l'interieur.
Contrairement a Ouidah, sa voisine de l'actuel Benin, Petit Popo n'a jamais abrite de fort negrier europeen permanent. Les Portugais, les Hollandais, les Danois et les Anglais y faisaient escale, negociaient, chargeaient, et repartaient. Cette absence de fortification a eu une consequence paradoxale : elle a permis aux souverains guin de conserver une plus grande autonomie dans les transactions.
Le commerce : entre rois guin et capitaines europeens
La traite a Petit Popo fonctionnait selon un schema qui mettait les rois guin en position de force relative. Les Europeens n'avaient pas de colonie, pas de garnison. Ils devaient negocier chaque cargaison avec les autorites locales. Les rois Lawson et Adjigo prelevaient des taxes sur chaque navire, fixaient les prix, selectionnaient les captifs proposes a la vente.
Cette realite ne diminue en rien l'horreur du commerce. Les captifs venaient de l'interieur, parfois de tres loin : du pays mossi, du royaume de Dahomey, des confins du pays ashanti. Ils arrivaient a Petit Popo apres des semaines de marche, enchaines, affames, terrifi es. Certains etaient des prisonniers de guerre. D'autres, des victimes de razzia. D'autres encore, des condamnes de droit commun livres par leur propre communaute.
Les archives commerciales qui ont survecu — notamment les livres de bord des navires hollandais et anglais — donnent des chiffres qui donnent le vertige. Au plus fort de la traite, vers 1780, plusieurs centaines de captifs transitaient par Petit Popo chaque annee. Multiplie par les decennies, on atteint des dizaines de milliers d'etres humains arraches a leur terre par ce seul point de la cote.
La fin de la traite : abolition et reconversion
L'abolition de la traite par la Grande-Bretagne en 1807, puis par la France en 1815, ne mit pas fin immediatement au commerce. La demande bresilienne et cubaine restait forte, et les navires negriers continuaient d'operer sous pavillon de complaisance. La Royal Navy deploya une escadre le long de la cote ouest-africaine pour intercepter les navires suspects. Petit Popo, comme d'autres ports, devint un point d'embarquement clandestin.
Ce n'est que vers 1850 que la traite cessa reellement a Petit Popo. Les rois guin reconvertirent leur economie vers le commerce de l'huile de palme, du coton et du coprah. La ville entama une nouvelle phase de son histoire, marquee par le retour des Afro-Bresiliens — les Agoudas — descendants d'anciens esclaves revenus s'installer sur la cote.
La memoire aujourd'hui
Aneho ne possede pas de musee de l'esclavage. Il n'y a pas de monument commemoratif imposant, pas de Porte du Non-Retour comme a Ouidah. La memoire de la traite est plus discrete, plus ambivalente. Elle est dans les recits familiaux, dans les chants qui evoquent les disparus, dans les noms de certains quartiers qui rappellent les origines des habitants.
Pour le voyageur qui souhaite comprendre cette histoire, le chemin est moins balise qu'a Ouidah. Il faut parler aux anciens. Ecouter les recits de ceux dont les ancetres furent marchands, soldats, captifs ou affranchis. Visiter Glidji et la foret sacree, ou des ceremonies continuent d'honorer les ancetres disparus. Longer la plage de l'Atlantique et se rappeler que chaque vague qui s'echoue sur ce sable a ete temoin de l'impensable.
La cote des Esclaves n'est pas une page tournee. Elle est une couche geologique de la memoire togolaise, enfouie sous les nouvelles constructions mais jamais vraiment disparue.
Les traces archeologiques et la memoire enfouie
Peu de traces materielles de la traite subsistent aujourd'hui a Aneho. La memoire est dans le paysage :
- La plage d'ou partaient les pirogues vers les navires ancres au large
- La lagune, voie de transit pour les captifs de l'interieur
- Les noms de familles evoquant des origines bresiliennes (Olympio, de Souza)
- Les recits oraux transmis dans certaines familles, jamais ecrits
Des archeologues de l'Universite de Lome ont identifie en 2018 des fragments de ceramique et de verroterie europeenne dans les couches profondes du site de Glidji.
Le paradoxe de la memoire guin
Plusieurs raisons expliquent pourquoi Aneho n'a jamais institutionnalise sa memoire de l'esclavage :
- Les elites guin servaient d'intermediaires, rendant la memoire ambivalente
- L'absence de fort europeen prive la ville d'un lieu symbolique fort
- La priorite des autorites pour d'autres sites patrimoniaux
- Une tradition privilegiant la transmission orale plutot que la musification
Que peut faire le visiteur
Sur la plage au crepuscule
Marcher sur le sable en pensant aux pirogues qui appareillaient. Aucun panneau ne l'indique, mais cette plage est un lieu de memoire.
Dans le quartier afro-bresilien
Observer les maisons des Agoudas — heritage du retour des descendants d'esclaves du Bresil.
Aupres des anciens
Certains acceptent de parler si on sait ecouter. Leurs recits constituent la memoire vivante de la traite.