Peu d'hommes incarnent aussi parfaitement qu'Octaviano Olympio le destin croise de l'Afrique, du Bresil et de l'Europe qui caracterise la cote guineenne du XIXe siecle. Ne a Bahia au debut des annees 1830, fils d'un affranchi d'origine yoruba, il traversa l'Atlantique pour s'etablir a Petit Popo, ou il fonda l'une des dynasties les plus influentes du Togo moderne. Son histoire est celle d'un homme qui a transforme l'exil de ses ancetres en une force, et qui a bati un pont entre les continents.
Les origines : de Bahia a la terre des ancetres
La famille Olympio est l'un des exemples les plus eclatants du phenomene des Agoudas — ces Afro-Bresiliens revenus s'installer sur la cote ouest-africaine apres l'abolition de la traite. Francisco Olympio, le pere d'Octaviano, etait un affranchi qui avait reussi a se hisser dans la societe bresilienne de Bahia. Charpentier de metier, il avait acquis une certaine aisance et transmis a son fils les valeurs du travail, de l'education et de l'ouverture au monde.
Octaviano grandit dans le Bahia du debut du XIXe siecle, une ville ou les cultures africaines et bresiliennes s'entrelacaient dans chaque rue, chaque marche, chaque fete. Il y apprit le portugais, le commerce, les usages du monde atlantique. Mais comme beaucoup d'Afro-Bresiliens de sa generation, il ressentait l'appel de la terre des ancetres. Vers 1850, age d'une vingtaine d'annees, il embarqua sur un navire en direction de la cote guineenne.
L'arrivee a Petit Popo
A son arrivee, Petit Popo etait une cite marchande en pleine mutation. La traite negriere avait officiellement cesse, et l'economie se reconvertissait vers le commerce de l'huile de palme, du coton, du coprah et des tissus. Octaviano, fort de sa connaissance du portugais, de l'anglais — appris au contact des marchands britanniques de Bahia — et de sa maitrise des langues locales, se lança dans le negoce.
Il commenqa modestement, comme beaucoup de commercants de la cote, en achetant de l'huile de palme aux producteurs de l'interieur pour la revendre aux capitaines europeens qui faisaient escale. Mais la ou d'autres se contentaient d'intermediaires, Octaviano construisit des relations directes avec les maisons de commerce britanniques, allemandes et francaises. Sa reputation de serieux et d'honnetete lui ouvrit des portes que les Europeens reservaient generalement a leurs compatriotes.
Le reseau commercial Olympio
En deux decennies, Octaviano batit un veritable empire commercial. Ses contacts s'etendaient de Lagos a Accra, en passant par Ouidah, Grand-Popo et Lome. Il possedait plusieurs navires qui cabotaient le long de la cote, transportant huile de palme, coton, produits manufactures et tissus. Ses entrepots a Petit Popo etaient parmi les plus fournis de la ville.
Ce qui distinguait Octaviano de ses concurrents, c'etait sa capacite a naviguer entre les cultures. Avec les Europeens, il negociait en portugais ou en anglais, en costume de ville, avec des manieres qui rassuraient ses interlocuteurs. Avec les rois et les chefs locaux, il parlait mina, respectait les codes coutumiers, offrait des cadeaux rituels. Cette hybridite culturelle, loin d'etre un handicap, fut la cle de son succes. Il etait a la fois l'interieur et l'exterieur, le local et le mondial.
L'heritage Olympio
Octaviano transmit a ses enfants son sens des affaires, son ouverture sur le monde et son attachement a la terre guin. Son fils, Sylvanus Olympio, apres des etudes a la London School of Economics, deviendrait une figure majeure de la lutte pour l'independance du Togo, puis le premier president du pays en 1961. L'education recue dans la maison familiale du quartier afro-bresilien — ou l'on parlait portugais a table, anglais en affaires, mina dans la rue et francais a l'ecole — avait prepare Sylvanus a comprendre le monde dans sa complexite.
La famille Olympio reste aujourd'hui l'une des plus importantes du Togo, presente dans les affaires, la politique, la diplomatie et la societe civile. L'heritage d'Octaviano n'est pas seulement materiel — les maisons, les terres, les entreprises — mais aussi immateriel : une certaine maniere d'etre au monde, a la fois ancre et ouvert, fier de ses origines et curieux de l'ailleurs.
La maison Olympio
La maison familiale des Olympio, dans le quartier afro-bresilien d'Aneho, est l'une des plus belles de la ville. Ses facades ocre, ses balcons en fer forge, ses hauts plafonds et son patio central racontent l'histoire d'un homme qui a importe le meilleur de Bahia sur la terre de ses ancetres. La maison est toujours habitee par les descendants de la famille. Certaines pieces, ouverts aux visiteurs sur demande, conservent des meubles, des photographies et des documents qui retracent l'epopee Olympio.
Dans le patio, a l'ombre d'un manguier centenaire, les anciens se souviennent. Ils racontent Octaviano le negociateur, capable de faire patienter un capitaine anglais pendant trois jours pour obtenir un meilleur prix. Octaviano le batisseur, qui surveillait lui-meme la construction de ses entrepots. Octaviano le patriarche, qui reunissait sa famille chaque dimanche pour un dejeuner ou l'on parlait quatre langues. Ces recits, transmis de generation en generation, sont la memoire vivante d'une famille qui a faconne l'histoire du Togo.