Vous pouvez parler un français impeccable au Togo. Le pays est francophone, le système éducatif l'impose, et on vous comprendra parfaitement. On vous répondra avec une politesse formelle, parfois presque administrative.
Mais si vous prononcez un seul mot de mina au milieu de la rue poussiéreuse d'Aného, l'ambiance bascule immédiatement. Les visages fermés s'ouvrent. Le prix du taxi chute de 20%. La barrière invisible entre "le visiteur" et "l'hôte" tombe net.
Le mina (officiellement appelé Gen-gbe) est la langue de l'action, de la rue, de l'intime et de la négociation à Aného et Lomé. Née du commerce côtier, façonnée par les influences éwé et massivement irriguée par des siècles de contacts avec les marchands portugais, anglais et français, c'est une langue directe et pragmatique.
Voici ce qu'il faut savoir dire pour arrêter d'être un simple touriste observant de loin, et commencer à interagir.
Saluer, c'est exister socialement
Entrer dans une boutique, s'asseoir dans un taxi ou s'approcher d'un comptoir sans saluer d'abord est perçu comme une offense silencieuse. En Afrique de l'Ouest, l'interaction humaine précède absolument toujours la transaction commerciale.
Les salutations selon l'axe du soleil
Le mina découpe la journée avec une précision météorologique :
- N'di : Bonjour. S'utilise dès l'aube, au chant du coq, jusqu'à ce que le soleil commence à cogner fort sur les tôles (vers 11h30).
- N'do : Bonjour d'après-midi. À utiliser quand la chaleur est à son zénith.
- Fié : Bonsoir. Dès que l'ombre s'allonge et que la température redescend, vers 17h.
L'art de prendre des nouvelles
La salutation ne s'arrête jamais à un simple "bonjour". Il faut s'enquérir de la survie de l'autre :
- A fon a ? : "Tu t'es bien réveillé ?". C'est la formule classique et obligatoire pour demander si tout va bien le matin.
- E, me fon : "Oui, je me suis bien réveillé". C'est la seule réponse acceptable. Même si vous êtes malade, vous devez d'abord rassurer votre interlocuteur sur le fait que la nuit ne vous a pas emporté.
- Afé me to da ? : "Comment vont les gens de la maison ?". La famille élargie est incluse dans chaque salut.
Et le mot le plus important de tout le pays, que vous entendrez partout : Woezon (ou Miawoézon au pluriel/vouvoiement). Bienvenue. On vous le dira cent fois par jour, à chaque fois que vous franchissez une porte. Ne répondez pas "merci". Répondez simplement par un Yoo long et traînant, ou un sourire.
Casser les prix au marché : La négociation douce
Le grand marché d'Aného (ou celui de Zébé) ne lit pas les étiquettes. Les prix n'existent pas de façon absolue : ils se testent. Tout se discute. Si vous abordez la marchande (la fameuse Nana Benz ou la revendeuse de tomates) en mina, vous signalez que vous n'êtes pas né de la dernière pluie.
- Nénè ? : Combien ?
- E vè a dji ! : C'est cher ! (À prononcer avec un grand sourire, en secouant doucement la tête. C'est l'ouverture officielle des négociations. Sans le sourire, c'est une insulte. Avec le sourire, c'est un jeu).
- De dji / Mada dji : Diminue un peu / Fais un effort sur le prix.
- Mati nénè ? : Je paie combien au final ? (La phrase de clôture pour verrouiller le prix).
- Ga : L'argent.
Les chiffres (pour éviter l'arnaque douce)
Connaître les cinq premiers chiffres suffit généralement à montrer que vous n'êtes pas un novice total :
- 1 : Deka
- 2 : Evé
- 3 : Eton
- 4 : Enè
- 5 : Aton
Diriger la moto-taxi (Zémidjan) dans le sable
Le casque de protection n'est pas toujours là, mais le vent marin, si. Sur la banquette arrière de la moto d'un Zémidjan (le conducteur au gilet distinctif), la communication doit être claire, brève, et ciblée, par-dessus le bruit assourdissant du moteur monocylindre.
- Fika ? : Où vas-tu ? (C'est la première chose que le conducteur vous criera en s'approchant).
- Lé yim [Lieu] : Je vais à... (ex : Lé yim Glidji, je vais à Glidji).
- É yô a ? : C'est loin ?
- Kpo zôzi (ou Blelè) : Doucement. À crier si le conducteur prend le virage de sable un peu trop vite ou tente un dépassement hasardeux face à un camion.
- Té : Arrête-toi là.
La ponctuation sonore : Parler sans mots
Le mina est une langue viscérale. Les phrases rebondissent constamment sur des onomatopées qui en disent souvent bien plus long qu'un discours articulé.
- Éh ! : Surprise totale, émerveillement, ou approbation massive selon l'intonation.
- Ao ! : Un "Non" catégorique, souvent prolongé en Aoooo pour signifier que la proposition est scandaleuse (très utile lors des négociations de prix).
- Akpé : Merci.
- Akpé kaka : Merci beaucoup.
Glissez un Akpé kaka en souriant au moment de rendre la monnaie à une vendeuse, ou en descendant de votre Zémidjan. Regardez la réaction immédiate sur le visage de votre interlocuteur. Vous avez compris comment fonctionne l'âme d'Aného.
